Karl-Otto Apel ou le réveil de la raison : hommage à un grand philosophe

         Le philosophe allemand  Karl-Otto Apel est mort le 15 mai dernier, laissant derrière lui une œuvre considérable aux apports essentiels. Lui ayant consacré ma thèse de doctorat afin de faciliter l’accès du public francophone à la connaissance d’une philosophie qui n’était alors que très partiellement traduite, je tiens à rendre hommage à ce grand philosophe.

        Né en 1922,  engagé volontaire en 1940 à l’âge de 18 ans dans l’armée allemande comme toute sa classe de terminale ainsi qu’il l’expliquera lui-même dans un des rares essais mêlant à la réflexion philosophique des éléments plus autobiographiques[1], Karl-Otto Apel fut directement confronté à la « catastrophe nationale de l’époque hitlérienne » :  « je suis de ceux qui ont vécu, à cette occasion- c’est-à-dire lors du réveil qui suivit la catastrophe- la destruction de leur conscience morale, et qui, peut-être pour cette raison aussi, sont devenus philosophes […] Ce qui dominait était d’abord le sentiment peu clair que « tout » ce pour quoi nous nous étions engagés était « faux »[2].  Comprendre cette catastrophe au « caractère inouï dans l’histoire universelle » par la reconstruction théorique de ce qui, dans l’esprit du temps, avait pu contribuer à la « paralysie  des principes moraux » et, au-delà, savoir s’il est possible de fonder en raison une orientation normative commune pour l’humanité n’allait nullement de soi au sortir de la guerre. Un cheminement intellectuel long et sinueux sera nécessaire avant qu’Apel ne parvienne à une telle reconstruction et développe une « pragmatique transcendantale » lui permettant d’affirmer comme possible une fondation ultime de la raison théorique comme pratique.

          Débutant par des études d’histoire puis de philosophie à l’Université de Bonn, la première période de la pensée d’Apel – de sa dissertation doctorale de 1950 consacrée à Heidegger jusqu’à la fin des années 60 – se caractérise par la volonté de contribuer à transformer la philosophie kantienne en la concrétisant.  Ses premiers travaux se proposent ainsi de rendre justice à ce que la démarche transcendantale avait tendance à négliger : l’ancrage historique, le corps, l’importance d’autrui et du langage, ce « corps commun »  grâce auquel notre pensée se forme. Inlassablement, Apel découvre, analyse et fait dialoguer des philosophes aux traditions différentes. Il  pense alors « avec » les auteurs qui soulignent l’importance de notre « être au monde » et de l’intersubjectivité, consacrant ainsi de multiples reconstructions à la pensée de Heidegger, à l’humanisme de la Renaissance, à Peirce et à la philosophie analytique dont il contribua activement à la diffusion en Allemagne. Loin d’un éclectisme sans unité, son intention initiale était donc de souligner l’importance des analyses qui, en dépassant une vision instrumentale et monologique du langage, mettaient en évidence la dimension intersubjective de la constitution du sens.  Signe de modestie d’une pensée qui savait qu’elle ne s’était pas constituée ex nihilo, la démarche d’emblée dialogique d’Apel témoignait alors d’une pratique philosophique d’ouverture aux autres en cohérence profonde avec la reconnaissance de la finitude. Se confronter aux autres philosophes, c’était ainsi vouloir éviter tout risque d’enfermement dogmatique.  

          Au fur et à mesure de ses lectures et alors qu’il avait, en effet, lui-même considérablement contribué au rapprochement de traditions philosophiques trop souvent maintenues dans leur extériorité (établissant ainsi, par exemple, des ponts entre Wittgenstein et Heidegger), Apel se rendit, toutefois,  progressivement compte que leur convergence au sein d’un tournant « linguistique-herméneutique-pragmatique » ne conduisait pas à une transformation de la philosophie kantienne mais à sa destruction. Contrer l’oubli de la facticité, refuser le point de vue solipsiste et l’idée d’un langage privé en reconnaissant l’importance de l’intersubjectivité, du caractère historique de notre être-au-monde, semblait conduire inéluctablement au relativisme, à la critique totale d’une raison considérée comme incapable d’atteindre des vérités définitives comme des principes universels valides. Or, à la nécessité initiale de sa propre reconstruction par une compréhension valide de ce qui s’était produit lors da seconde guerre mondiale, s’ajoutait chez Apel la prise de conscience de nouveaux défis majeurs (possibilité d’une guerre nucléaire, la crise écologique,  la globalisation des transactions économiques) menaçant  l’humanité et réclamant, pour y faire face, la réponse d’une « macro-éthique » de la responsabilité. L’atteindre imposait de  dépasser une vision relativiste réduisant les normes et les devoirs à des convictions privées, sans validité intersubjective universelle. C’est ce à quoi la seconde période de sa philosophie se consacrera.

         La « pragmatique transcendantale » et  l’éthique de la discussion  qu’Apel développera à partir de la fin des années 60 en pensant, notamment,  « avec » (mais aussi « contre ») J. Habermas et, plus tardivement, avec l’éthique de la libération d’E. Dussel, constitueront, en effet, des réponses à ce défi du relativisme. En réfléchissant sur l’acte de langage effectué par quiconque cherche à convaincre par la raison, il est possible de mettre à jour des présuppositions a priori nécessairement admises que la critique ne peut mettre en question sans commettre une « auto-contradiction performative », autrement dit sans faire preuve d’incohérence entre la proposition émise et l’acte de langage. Quiconque prétend ainsi à une pensée valide a nécessairement toujours déjà reconnu que c’est seulement par le médium du discours argumentatif que les problèmes doivent être résolus et qu’il doit donc tendre vers le consensus des partenaires possibles de la discussion, pensés comme pourvus de droits égaux, également dignes de respect. Vouloir convaincre autrui à l’aide d‘arguments, c’est donc avoir toujours déjà accepté les normes morales que cet acte de langage présuppose : « le caractère originel des droits égaux et l’égale co-responsabilité des partenaires de discussion »[3].Une telle fondation ultime de la raison théorique et pratique ne signifiait toutefois pas aux yeux d’Apel la possibilité d’en déduire des normes matérielles concrètes, imposables uniformément et une fois pour toutes, en occultant le poids de l’histoire et la singularité des contextes. C’est à  des discussions pratiques intégrant idéalement toutes les personnes concernées qu’il convient, selon lui, de déléguer cette tâche toujours à renouveler. Modeste puisque seulement procédurale, l’éthique de la discussion n’en a pas moins dépassé les réductions relativistes de la morale aux éthiques particulières, à la pluralité des valeurs communautaires, en fournissant, au contraire, un étalon de mesure universel permettant de juger et d’orienter le réel, de penser l’histoire comme un progrès à accomplir.

            En raison de la richesse des reconstructions et des confrontations qu’il a menées comme de l’importance de sa réflexion sur la pratique morale que la philosophie présuppose nécessairement (même lorsqu’elle se présente en approche critique), la philosophie contemporaine doit donc beaucoup à Apel. Par une  pratique  dialogique, alter-référentielle, en cohérence organique avec sa réflexion sur ce que nous faisons  quand nous argumentons, il n’a cessé de mettre à l’honneur la communauté des philosophes, si intimement liée au choix de l’argumentation. Loin d’occulter la pensée de ceux qui l’avaient précédé, il en a ainsi toujours reconnu explicitement l’apport incontournable ;  loin de négliger ses contemporains ou les autres disciplines, il n’a eu de cesse de les interroger et d’en faire des partenaires de discussion. Nulle trace dans sa pensée de l’illusion d’une pensée croyant se former et se fonder ex nihilo, hors du monde et des autres. Il n’est en ce sens nullement étonnant que,  dans le discours qu’il tint à Francfort lorsqu’Apel y devint professeur émérite en 1990, J. Habermas (qui avait entamé un dialogue incessant avec Apel depuis leur première rencontre à l’Université de Bonn en 1950), ait insisté  sur l’engagement personnel du philosophe dans cette pratique dialogique : « Ce qui nous liait à lui et qui a depuis fasciné de nombreuses générations d’étudiants est le fait « qu’il incarnait dans sa personne la chose même de la philosophie »[4]. Mais, au-delà, par sa réflexion qui ne renonce ni aux principes ni à la reconnaissance de l’histoire, Apel permet de penser une articulation non dogmatique de la raison et de l’histoire. C’est par un déficit de réflexion de la raison sur sa propre pratique que « l’esprit du temps » a cédé au relativisme, à l’abandon total au temps, au kairόs y compris politique, c’est-à-dire comme Apel le précisera, « en 1933, au Führer »[5]. Face au choix de la violence et de la déraison que la liberté permet toujours d’effectuer, c’est au réveil de la raison dont le sommeil « engendre des monstres », comme l’indique la célèbre eau-forte de Goya, qu’Apel nous invite  à contribuer sans repos.   

Bibliographie de quelques ouvrages d’Apel disponibles en français

L’ «  a priori du corps dans le problème de la connaissance suivi de Technognomie et Postface trente-huit après, Editions du Cerf, Paris

Transformation de la philosophie, Paris, Éd. du Cerf, 2 vol

Éthique de la discussion, Éd du Cerf, collection Humanités

Discussion et responsabilité, 2 vol. Paris, Éd du Cerf

Expliquer et comprendre, Éd. du Cerf  

Penser avec Habermas contre Habermas, Paris, Éd. de l’éclat

La réponse de I’éthique de la discussion au défi moral de la situation humaine comme telle et spécialement aujourd’hui, Louvain/Paris, Éd. Peeters

 Le logos propre au langage humain, Éd de l’Eclat, 1994

——————————————————————————-

[1] Apel « Retour à la normalité ? Ou se pourrait-il que, nous autres Allemands, nous ayons appris quelque chose de particulier de notre catastrophe nationale ? », Discussion et Responsabilité, vol.2, Paris, Editions du Cerf, 1988

[2] Apel, Ibid.  pp.136-138

[3] La réponse de l’éthique de la discussion au défi moral de la situation humaine comme telle et spécialement aujourd’hui, Louvain/Paris, Peeters, 2001, p.71

[4] Ce discours d’Habermas figure en postface de l’ouvrage Karl-Otto Appel. Zur Einführung de Walter Reese-Schäfer, Hamburg, 1990, p.139

[5] Apel « Retour à la normalité ? Ou se pourrait-il que, nous autres Allemands, nous ayons appris quelque chose de particulier de notre catastrophe nationale ? », Discussion et Responsabilité, vol.2, Paris, Editions du Cerf, 1988, p.146.

 

Laisser un commentaire